L’or « éthique » : les bonnes intentions ne passent pas la douane

L’or responsable est une belle idée. La traçabilité et les réalités administratives rendent l’histoire moins confortable.

Trophée doré tenu en main lors d’une cérémonie, avec des invités flous en arrière-plan.

Le 7 novembre, l’horlogerie mondiale se retrouvera à Genève pour célébrer ses plus belles réussites. Il y aura des montres extraordinaires, des discours émouvants, des applaudissements et probablement suffisamment de dorures pour provoquer une crise d’urticaire à un minimaliste japonais. Mais derrière l’une des plus belles ambitions de notre industrie, celle d’un or enfin responsable, se cache une réalité beaucoup moins brillante. Je le sais, parce qu’avec ma famille, nous avons essayé de construire une filière d’or entièrement traçable. Nous avions les équipements, les financements, les partenaires et même les avions. Il ne nous manquait qu’une toute petite chose : réussir à faire sortir le premier lot du pays.

Une récompense en acier, une histoire en or

Le 7 novembre 2026, le Grand Prix d’Horlogerie de Genève remettra ses récompenses annuelles. L’occasion, comme chaque année, de célébrer une industrie capable de produire des merveilles mécaniques dont certaines mettent plusieurs années à être développées, plusieurs mois à être fabriquées et quelques secondes à provoquer une discussion conjugale particulièrement désagréable.

Mais revenons deux ans en arrière.

En novembre 2024, le GPHG inaugure une nouvelle récompense : le Prix de l’Éco-innovation. L’idée est louable. Il s’agit de distinguer les avancées en matière de durabilité, de traçabilité, de matériaux ou de responsabilité environnementale.

Le premier lauréat est Chopard, avec sa L.U.C Qualité Fleurier, présentée dans un boîtier en Lucent Steel, un acier dont la marque annonce alors un taux de recyclage d’au moins 80 %.

Karl-Friedrich Scheufele, coprésident de Chopard, monte sur scène et reçoit son prix.

Très bien.

Et je ne dis pas cela ironiquement. Enfin, pas encore.

Car Scheufele fait partie des personnalités de l’industrie horlogère dont je considère l’engagement environnemental comme sincère. J’ai eu l’occasion de discuter avec lui de ces questions, notamment autour d’un projet qui me concernait directement, et je ne suis pas sorti de ces échanges avec l’impression d’avoir rencontré un industriel récitant son communiqué de presse entre deux rendez-vous.

Au contraire. J’ai rencontré quelqu’un qui semblait réellement vouloir faire avancer les choses.

Et c’est précisément ce qui rend cette histoire beaucoup plus intéressante qu’un traditionnel procès en greenwashing.

Depuis juillet 2018, Chopard affirme utiliser exclusivement de l’or « éthique » dans ses ateliers. La maison n’a pas simplement changé trois phrases sur son site Internet. Elle s’est engagée dans des programmes d’approvisionnement responsable, soutient des communautés minières et participe à des dispositifs destinés à améliorer la traçabilité et les conditions d’extraction.

Ce sont de véritables démarches. Elles méritent d’être reconnues.

Mais voilà.

Il existe une différence fondamentale entre acheter 100 % de son or à travers des filières considérées comme responsables et pouvoir garantir que 100 % de cet or a été extrait dans des conditions irréprochables.

La première affirmation décrit une politique d’approvisionnement.

La seconde ressemble beaucoup plus à une promesse morale absolue.

Et entre les deux, il y a tout un monde.

Un monde que je connais un peu.

Le problème, c’est que j’ai longtemps vécu de ce système

Avant de parler de l’or éthique, il faut que je vous raconte quelque chose.

Pendant des années, ma famille et moi avons travaillé dans le commerce de l’or, notamment en Afrique. Et disons simplement que cette activité a été suffisamment lucrative pour nous permettre de ne pas nous inquiéter outre mesure du prix des cafés à Genève.

Nous traitions en moyenne une centaine de kilos d’or par mois, avec des variations importantes selon les périodes.

À l’échelle mondiale, nous étions de minuscules acteurs. Dans le commerce international de l’or, cent kilos mensuels ne font pas exactement trembler les murs des grandes raffineries.

Mais pour nous, c’était une activité considérable.

Et pour les villages auprès desquels nous nous approvisionnions, les enjeux étaient autrement plus importants que nos marges.

Nous nous rendions sur place, accompagnés de personnes locales en qui nous avions confiance. Elles nous permettaient de rencontrer des communautés, notamment parmi celles dont les besoins étaient les plus importants.

Avant même de discuter d’achats, nous financions parfois des infrastructures : amélioration d’une route, construction d’un dispensaire, matériel pour une école, puits ou autres équipements utiles.

Parfois, ces communautés nous vendaient de l’or. Parfois, elles nous en vendaient très peu. Parfois, rien du tout.

Et alors ?

Une route praticable ne devient pas inutile parce que le village qui en profite n’a pas décidé de vous vendre sa production.

Je précise tout cela pour une raison : nous ne sommes pas arrivés un matin en Afrique avec une auréole au-dessus de la tête et un magnifique PowerPoint intitulé « Sauvons les pauvres grâce au capitalisme responsable ».

Nous faisions du commerce.

Nous gagnions beaucoup d’argent.

Et nous profitions d’un système économique dans lequel ceux qui extrayaient la matière ne recevaient qu’une fraction de la valeur qu’elle finirait par représenter.

Il serait particulièrement commode de raconter aujourd’hui que nous avons toujours été irréprochables. Ce serait aussi assez malhonnête.

Car plus nous connaissions les populations auprès desquelles nous travaillions, plus une question devenait difficile à éviter : comment pouvions-nous nous enrichir autant grâce à une matière extraite par des gens vivant parfois dans un dénuement considérable ?

Financer un dispensaire, c’est bien. Mais peut-on faire mieux que financer un dispensaire grâce aux bénéfices d’un système dont on reconnaît soi-même les déséquilibres ?

C’est de cette réflexion qu’est né notre projet.

Nous avons décidé d’essayer de changer notre manière même de travailler.

Un or, un homme, une heure, une origine

L’idée était relativement simple.

Enfin, simple comme peut l’être une idée lorsqu’on oublie momentanément qu’elle doit ensuite fonctionner dans le monde réel.

Nous avions identifié des équipements de traitement minier, notamment utilisés au Canada, capables de fonctionner à l’électricité, avec une alimentation solaire envisageable. Les procédés retenus devaient permettre de traiter la matière sans consommation d’eau ni recours à des réactifs chimiques pour les opérations concernées.

Mais l’équipement n’était qu’une partie du projet.

Nous voulions surtout instaurer une traçabilité individuelle dès l’extraction.

L’objectif était de savoir qui apportait quelle quantité de matière, à quel moment, avec quelle rémunération, puis de suivre cette matière tout au long de son parcours.

Imaginez un orpailleur qui apporte cinq grammes d’or à 10 h 23. Nous voulions pouvoir associer cette quantité à son identité, à son opération et au paiement correspondant. Et nous souhaitions rémunérer les producteurs sur des principes de commerce équitable, plutôt que de simplement acheter le moins cher possible.

Ensuite, pas de préraffinage local susceptible d’interrompre la chaîne de suivi que nous voulions construire. La matière devait être expédiée directement en Suisse, puis raffinée dans un circuit physiquement séparé.

De la terre au lingot, sans perdre l’identité des lots dans une succession de transactions, de mélanges ou de déclarations administratives.

Évidemment, il aurait encore fallu valider le dispositif complet en conditions réelles. Une traçabilité conçue sur le papier ne devient pas miraculeusement une traçabilité démontrée parce que son inventeur trouve son diagramme particulièrement joli.

Mais c’était précisément notre objectif.

Le matériel avait été identifié, les partenaires approchés, l’organisation préparée. Nous avions même prévu les rotations aériennes nécessaires au transport sécurisé de l’or. Et oui, le transport aérien aurait lui-même soulevé des questions environnementales : le mot « éthique » n’efface pas davantage le bilan carbone d’un avion qu’il ne fait disparaître les problèmes d’une mine.

Nous ne cherchions pas à obtenir une jolie photographie de mineurs souriants pour accompagner une campagne publicitaire. Nous voulions pouvoir répondre à une question extraordinairement simple :

D’où vient exactement cet or, et qui a été payé pour l’extraire ?

Il nous restait à mettre le système en exploitation effective et à démontrer toute la chaîne.

C’est là que les ennuis ont commencé.

Votre permis est valide. Sauf lorsqu’il ne l’est plus.

Voici comment les choses se sont déroulées à plusieurs reprises, avec des variantes selon les pays et les interlocuteurs.

Nous obtenions les autorisations nécessaires, préparions les opérations et commencions à extraire les premières quantités.

Puis arrivait le moment de l’exportation.

À la douane, mauvaise nouvelle : notre permis d’exportation n’était soudainement plus valable.

Ah.

C’est embêtant.

Nous remontions donc vers les autorités compétentes. Réunions, discussions, démarches supplémentaires et, selon ce que nous avons vécu, demandes de paiements officieux qui avaient assez peu de points communs avec les frais administratifs figurant sur un tarif officiel.

Quelques échanges plus tard, tout semblait réglé.

Enfin, presque.

Car le responsable des autorisations d’exploitation souhaitait maintenant nous rencontrer. Apparemment, il restait un problème. Un petit. Rien de grave. Juste suffisamment grave pour empêcher une quantité conséquente de matière première de quitter le territoire.

Nous recommencions donc les démarches.

Et lorsque tout semblait enfin en ordre, nous organisions une nouvelle tentative d’exportation et découvrions qu’un responsable encore plus haut placé souhaitait désormais intervenir.

Parfois, les échanges remontaient jusqu’aux plus hautes sphères politiques.

Et là, le décorum changeait.

On pouvait passer de bureaux administratifs parfaitement ordinaires à des rencontres officielles, des repas, des photographies, des assurances solennelles et des documents signés avec toute l’autorité que pouvait conférer un papier portant un magnifique tampon.

Je vous garantis qu’un tel document peut être particulièrement impressionnant.

Il devient simplement beaucoup moins impressionnant lorsqu’il ne permet toujours pas à votre or de franchir la frontière.

Dans certains épisodes, la situation a fini si mal que nous avons dû quitter le pays dans l’urgence, sur intervention des autorités.

Je raconte ici mon expérience personnelle. Je n’ai plus l’ensemble des pièces administratives de cette époque, et je ne prétends pas que les mêmes individus ou les mêmes mécanismes étaient à l’œuvre dans chacun des pays concernés. Je ne peux pas davantage démontrer, sur cette seule base, pourquoi chaque blocage s’est produit.

Mais je peux raconter ce que nous avons vécu : des autorisations présentées comme valables, puis contestées ; des problèmes annoncés comme réglés, puis remplacés par d’autres ; et des opérations commerciales qui n’aboutissaient jamais.

À force, cela devenait presque un sketch.

Sauf qu’un sketch dans lequel vous financez les infrastructures, préparez la production, organisez des transports internationaux et finissez par quitter le pays sans avoir exporté votre premier lot perd assez rapidement son caractère divertissant.

Nous voulions tracer chaque gramme d’or. Nous n’arrivions même pas à tracer la validité de nos autorisations.

Et pendant ce temps, les circuits traditionnels continuaient évidemment d’exister.

Pourquoi une filière qui promet davantage de transparence rencontre-t-elle de telles difficultés ?

Je pourrais vous répondre que certains responsables avaient beaucoup trop à perdre à voir disparaître certaines pratiques opaques. C’est effectivement l’interprétation que nous avons développée au fil de nos expériences.

Mais une interprétation, même fondée sur des épisodes personnellement vécus, ne constitue pas une démonstration générale.

En revanche, nous savons que le commerce illégal de l’or représente des volumes considérables.

Dans une enquête publiée en 2024, l’organisation suisse SWISSAID estime qu’au moins 435 tonnes d’or ont quitté l’Afrique en contrebande pendant la seule année 2022.

Quatre cent trente-cinq tonnes.

Pour donner un ordre de grandeur, cela représente plus de 360 fois notre volume mensuel moyen.

À cette échelle, nous ne parlons plus de trois orpailleurs dissimulant quelques pépites dans leurs chaussettes pour éviter une taxe.

Nous parlons de flux économiques majeurs, de chaînes commerciales transfrontalières et de dispositifs dont l’opacité peut bénéficier à de nombreux intermédiaires.

Cela ne prouve pas que les blocages rencontrés par notre famille étaient organisés pour protéger ces circuits.

Mais cela montre que la traçabilité de l’or n’est pas simplement un problème de jolies étiquettes.

C’est aussi une question d’intérêts économiques et de gouvernance.

Et ces intérêts ne disparaissent pas parce qu’un horloger suisse décide sincèrement d’améliorer ses approvisionnements.

Et depuis, l’Afrique est-elle devenue le paradis de l’or responsable ?

On pourrait se dire que notre aventure appartient au passé, que l’industrie a progressé et que les problèmes que nous avons rencontrés sont aujourd’hui de vieux souvenirs.

Ce serait magnifique.

Malheureusement, les enquêtes disponibles ne permettent pas exactement de sortir le champagne.

L’étude de SWISSAID citée plus haut estimait qu’au moins 435 tonnes d’or avaient quitté l’Afrique en contrebande en 2022. Elle évaluait également entre 321 et 474 tonnes la production annuelle d’or artisanal non déclarée sur le continent.

Cela ne signifie évidemment pas que chaque gramme d’or africain provient d’une exploitation criminelle, ni que les producteurs honnêtes sont inexistants.

Mais lorsqu’une proportion aussi importante de la production artisanale échappe aux circuits déclarés, prétendre garantir simplement l’origine et les conditions de production de l’ensemble de cet or relève davantage du vœu pieux que de la démonstration.

Et il ne s’agit pas uniquement d’un vieux chiffre ressorti d’un tiroir.

En juin 2025, une autre enquête de SWISSAID consacrée au Ghana mettait en évidence un écart cumulé d’environ 229 tonnes entre les exportations d’or déclarées par le pays et les importations correspondantes enregistrées à l’étranger sur cinq ans.

Cela ne permet pas de calculer automatiquement la contrebande actuelle, encore moins de condamner tous les opérateurs ghanéens. Mais cela montre que les problèmes de déclaration et de traçabilité ne relèvent pas simplement de souvenirs anciens.

Il existe pourtant des initiatives sérieuses sur le continent.

Le programme international planetGOLD, par exemple, accompagne des projets d’amélioration de l’exploitation minière artisanale dans plusieurs pays africains, notamment au Ghana, au Mali, en Guinée ou en Sierra Leone. Des organisations locales, des mineurs, des partenaires internationaux et certaines autorités cherchent réellement à faire progresser les pratiques.

Et tant mieux.

Ce serait profondément injuste de nier leur travail simplement parce que notre propre aventure s’est mal terminée.

Mais il faut également regarder où se développent certaines des filières responsables les plus mises en avant par le luxe suisse.

Chopard indique que l’or artisanal qu’elle achète provient de mines situées au Pérou et en Colombie, participant à Swiss Better Gold ou à des dispositifs de certification Fairtrade. Cela concerne la filière artisanale qu’elle décrit ; l’origine minière de la part complémentaire achetée via des raffineurs certifiés RJC ne peut pas être déduite de cette seule information.

Autrement dit, saluer les efforts de Chopard ne signifie pas que les problèmes du secteur aurifère africain ont miraculeusement été résolus.

Ce sont deux réalités différentes.

Et notre expérience ne doit pas laisser croire que des initiatives responsables ont nécessairement pris la relève partout où nous avions échoué.

Je ne prétends pas connaître les intentions de tous les gouvernements africains, encore moins celles de toutes les personnes travaillant dans leurs mines. J’y ai rencontré des gens formidables, des familles courageuses et des communautés qui méritaient infiniment mieux que leurs conditions de vie.

Mais j’y ai aussi découvert à quel point certains intérêts pouvaient compliquer la mise en place de circuits transparents.

Et c’est peut-être le problème le plus difficile à résoudre : il ne suffit pas de trouver des personnes qui ont envie de changer les choses. Il faut aussi réussir à faire fonctionner leur projet dans un environnement où tout le monde n’a pas nécessairement intérêt à voir disparaître l’opacité.

Nous avons fini par quitter le commerce de l’or.

L’opacité, elle, n’a malheureusement pas pris sa retraite.

En Suisse, les bonnes intentions découvrent les conditions générales

Admettons maintenant que vous ayez réussi à franchir tous les obstacles administratifs et que votre or arrive enfin en Suisse.

Vous pensez avoir terminé la partie difficile.

C’est généralement le moment où quelqu’un sort une calculatrice et vous explique que vos idées sont absolument formidables, mais qu’elles ne rentrent pas dans les cases prévues.

Pour préserver notre modèle de traçabilité, nous avions envisagé des expéditions d’environ vingt kilos, avec un circuit de raffinage physiquement séparé.

Lors de nos discussions avec une raffinerie suisse, nous nous sommes retrouvés face à des conditions prévoyant des lots de traitement de l’ordre de cent kilos, auxquels s’ajoutaient des frais supplémentaires puisque notre matière n’était pas préraffinée.

Ce n’était pas un problème de physique ou une impossibilité technique.

C’était beaucoup plus banal : les conditions proposées ne correspondaient pas à notre organisation.

Regrouper cinq expéditions en une seule opération changeait considérablement nos contraintes de stockage, de trésorerie et de logistique.

Et voilà un problème dont on parle assez peu dans les magnifiques présentations consacrées à l’or responsable.

Une solution peut être techniquement réalisable, parfaitement intéressante sur le papier et pourtant extrêmement compliquée à intégrer dans une chaîne industrielle existante.

Vous pouvez concevoir le meilleur dispositif de traçabilité du monde : si chaque étape exige de modifier profondément votre organisation, vos coûts ou vos volumes, le chemin entre votre idéal et votre premier lingot devient singulièrement long.

L’éthique industrielle ne vit pas dans une brochure. Elle doit survivre aux coûts, aux délais, aux permis, aux intermédiaires et aux contraintes de production.

La bonne volonté est gratuite.

Son industrialisation, beaucoup moins.

Le problème des certifications : elles ne peuvent pas certifier la conscience humaine

Revenons maintenant à l’horlogerie.

Aujourd’hui, plusieurs mécanismes permettent d’améliorer la traçabilité et les pratiques d’approvisionnement.

Swiss Better Gold accompagne des exploitations artisanales et de petite taille dans une démarche d’amélioration des conditions sociales, environnementales et économiques. Le dispositif prévoit des critères d’accréditation, des contrôles et des mécanismes de rémunération ou de soutien aux communautés.

Le Responsible Jewellery Council, de son côté, a développé des normes de pratiques responsables et de chaîne de traçabilité. Ses membres commerciaux doivent obtenir leur certification dans un délai défini, passer des audits indépendants et respecter des exigences de surveillance et de renouvellement.

Contrairement à ce que certains discours critiques laissent entendre, ce ne sont donc pas de simples autocollants distribués en échange d’une cotisation.

Ces systèmes possèdent de vraies règles.

Ils peuvent produire de vrais progrès.

Et ils sont préférables à une situation dans laquelle une entreprise ne se préoccuperait jamais de l’origine de ses matières premières.

Seulement, il existe une limite fondamentale.

Un audit mesure ce qu’il est capable d’observer. Il ne transforme pas les comportements humains en constantes physiques.

Prenons une exploitation minière.

On peut contrôler ses documents, ses équipements, ses autorisations, ses volumes de production, les conditions de travail observées et les caractéristiques de son minerai.

On peut vérifier que la quantité commercialisée reste cohérente avec les capacités estimées du site.

On peut même recourir à des analyses géochimiques pour examiner si un lot est compatible avec une origine géologique déclarée.

Ce sont des instruments utiles.

Parfois remarquablement sophistiqués.

Mais aucun spectromètre ne vous dira si un ouvrier a subi des pressions la veille, si des heures supplémentaires n’ont pas été déclarées ou si une rémunération a été partiellement récupérée par un intermédiaire.

La physique peut analyser la matière. Elle ne mesure pas la souffrance.

Voilà le cœur du problème.

Un dispositif de contrôle peut réduire le risque de fraude. Il peut améliorer la transparence. Il peut détecter des anomalies et imposer des corrections.

Il ne peut pas démontrer, à chaque instant et dans chaque situation, l’absence absolue de comportement abusif.

Cette limite n’est d’ailleurs pas une découverte personnelle sortie d’une conversation de comptoir.

En avril 2026, neuf organisations de la société civile, parmi lesquelles Human Rights Watch et SWISSAID, ont demandé au Responsible Jewellery Council de renforcer encore la transparence de ses mécanismes de certification, notamment en exigeant davantage d’informations sur les fournisseurs situés dans des régions à risque.

Et c’est important.

Parce que ces organisations ne demandent pas simplement de jeter les certifications à la poubelle.

Elles demandent de les améliorer.

Exactement comme nous devrions tous le souhaiter.

Le raisonnement selon lequel un dispositif imparfait ne servirait à rien est absurde.

Il serait aussi idiot que de supprimer les contrôles de sécurité des aéroports parce qu’ils ne peuvent pas garantir mathématiquement qu’aucun incident ne surviendra jamais.

Mais le raisonnement inverse l’est tout autant.

Ce n’est pas parce qu’un contrôle existe que tous les risques ont disparu.

Et c’est précisément là que le vocabulaire marketing devient dangereux.

« 100 % éthique » : cent pour cent de quoi ?

Reprenons Chopard.

La maison explique aujourd’hui que son approvisionnement en or fin repose sur deux filières : au moins 70 % provenant de mines artisanales et de petite taille accréditées Swiss Better Gold, et une part complémentaire de 30 % relevant de la certification Chain of Custody du Responsible Jewellery Council, via des raffineurs suisses et allemands.

Elle explique ses critères, ses partenariats et les actions menées auprès des communautés minières. Elle indique même que ses équipes visitent périodiquement les exploitations Swiss Better Gold avec lesquelles elle travaille.

C’est sérieux.

Il serait profondément injuste de mettre ces efforts sur le même plan que l’absence complète de politique d’approvisionnement responsable.

Et je tiens à être parfaitement clair : je n’ai aucun élément me permettant d’affirmer que Chopard achète sciemment de l’or issu d’exploitations illégales, qu’elle falsifie ses contrôles ou que Scheufele agirait de mauvaise foi.

Je crois même l’inverse concernant sa volonté personnelle de faire progresser le secteur.

Mais lorsque je lis « 100 % d’or éthique », une question continue de me déranger.

Est-ce que cela signifie que 100 % de l’or acheté entre dans des filières répondant à des critères définis ?

Ou est-ce que le consommateur doit comprendre que les conditions sociales, humaines et environnementales de production de chaque gramme ont été garanties irréprochables ?

Parce que ce n’est pas du tout la même chose.

La première affirmation peut être étayée par des procédures, des certifications et des audits.

La seconde exige une connaissance pratiquement absolue de comportements humains répartis sur plusieurs continents, dans des organisations industrielles complexes, avec parfois de nombreux intervenants.

Bonne chance.

Même les meilleurs dispositifs de contrôle ne disposent pas d’un bouton permettant de supprimer la cupidité, la fraude ou le mensonge de l’espèce humaine.

Et pourtant, certains discours donnent parfois l’impression qu’il suffirait d’apposer un label pour que la matière soit définitivement lavée de ses risques.

C’est très confortable.

Surtout lorsqu’on vend des objets dont les prix comportent suffisamment de zéros pour financer plusieurs écoles.

Mais l’éthique industrielle n’est pas une propriété intrinsèque de l’or.

On peut mesurer sa pureté, sa masse, analyser sa composition, contrôler sa provenance documentaire et parfois géologique.

On ne peut pas lui demander de certifier à lui seul le comportement de toutes les personnes qui l’ont manipulé.

L’or peut être pur à 99,99 %. La chaîne humaine qui l’a produit ne se résume pas à quatre décimales.

Alors, Chopard mérite-t-elle ses applaudissements ?

Oui.

Voilà.

Je sais, après autant de paragraphes, certains espéraient peut-être une exécution publique avec projection du dernier communiqué de presse sur écran géant.

Désolé.

Je pense sincèrement que les entreprises qui investissent dans des filières plus responsables, acceptent des contraintes supplémentaires et tentent d’améliorer les conditions de travail méritent d’être encouragées.

Je préfère mille fois une maison qui reconnaît l’existence d’un problème et dépense de l’argent pour essayer de le résoudre à une autre qui considère que l’origine de ses matières premières ne mérite même pas une conversation.

Mais l’effort mérite des applaudissements.

Pas une dispense de questions.

Nous pouvons saluer Scheufele tout en demandant à Chopard d’expliquer exactement ce que couvre sa promesse.

Nous pouvons reconnaître les progrès du RJC et soutenir les organisations qui réclament davantage de transparence.

Nous pouvons admirer les programmes de Swiss Better Gold tout en examinant les limites de leurs contrôles.

Et nous pouvons nous demander pourquoi une industrie capable de décrire les tolérances d’un mouvement au micron près éprouve parfois autant de difficultés à expliquer les limites de ses affirmations éthiques.

C’est assez fascinant.

Dans l’horlogerie, nous sommes capables de vous expliquer pendant quarante minutes pourquoi un balancier en silicium se comporte différemment d’un balancier traditionnel.

Mais lorsqu’on aborde l’origine de certaines matières premières, nous découvrons soudain les vertus merveilleuses de la formule : « Faites-nous confiance. »

C’est quand même un peu court.

Nous avons fini par quitter l’or

Notre projet, lui, n’a jamais abouti.

Nous n’avons jamais réussi à faire fonctionner jusqu’au bout cette nouvelle chaîne de production et d’exportation entièrement traçable.

Malgré les préparatifs, les équipements envisagés, les relations établies et les moyens financiers disponibles, nous n’avons pas pu démontrer notre modèle en exploitation commerciale.

Je pourrais prétendre que nous étions sur le point de révolutionner l’industrie.

Je pourrais vous expliquer que notre système aurait éliminé la fraude, supprimé les abus et rendu chaque gramme irréprochable.

Ce serait magnifique.

Ce serait aussi du storytelling.

Nous n’avons jamais atteint l’étape qui aurait permis de vérifier tout cela.

Et c’est justement pourquoi je refuse de le présenter comme une solution qui aurait fait ses preuves.

Nous avons tenté de construire quelque chose que nous pensions meilleur.

Nous avons rencontré des obstacles que nous n’avons pas su surmonter.

Et finalement, nous avons quitté le secteur de l’or pour nous consacrer à d’autres activités, notamment les pierres précieuses, où nous estimions pouvoir mieux maîtriser les opérations qui nous concernaient.

Est-ce un aveu d’échec ?

Absolument.

Et je préfère cet aveu à une magnifique certification d’un système qui n’a jamais été mis à l’épreuve.

Ce que cette expérience m’a appris, ce n’est pas que les démarches responsables seraient impossibles.

D’autres organisations en ont mis en place, certaines avec des résultats tangibles.

C’est simplement que la réalité est parfois beaucoup plus cruelle que les bonnes volontés.

Et qu’on ne change pas une chaîne d’approvisionnement mondiale uniquement parce qu’on a trouvé une meilleure manière de travailler.

La prochaine fois qu’on remettra une main dorée…

Le 7 novembre 2026, les trophées du GPHG retrouveront la scène genevoise.

L’industrie applaudira ses meilleures créations, ses complications les plus ingénieuses, ses artisans et ses innovations.

Et elle aura raison.

L’horlogerie reste capable de produire des objets d’une intelligence, d’une beauté et d’une complexité absolument extraordinaires.

Mais j’aimerais qu’un jour, lorsque nous célébrerons une avancée environnementale, nous prenions autant de plaisir à examiner les limites de cette avancée qu’à applaudir celui qui l’a réalisée.

Parce qu’un prix ne devrait pas mettre fin à une discussion.

Il devrait parfois la commencer.

Karl-Friedrich Scheufele mérite, à mes yeux, d’être salué pour sa volonté d’améliorer les pratiques de son industrie.

Mais ce serait lui rendre un bien étrange hommage que de considérer les problèmes résolus simplement parce qu’il a décidé de s’y attaquer.

Et si Chopard peut contribuer à faire avancer les standards, les contrôles et les pratiques de ses fournisseurs, tant mieux.

Vraiment.

Nous avons besoin de davantage d’entreprises qui essaient.

Simplement, nous avons aussi besoin d’une industrie capable de distinguer ce qu’elle ambitionne, ce qu’elle contrôle et ce qu’elle peut réellement garantir.

Car derrière un beau lingot, il y a des mines, des machines, des raffineries, des administrations, des intermédiaires et surtout des êtres humains.

Certains font leur travail avec intégrité.

D’autres essaient sincèrement d’améliorer les choses.

D’autres encore savent parfaitement exploiter les failles.

Et aucun certificat ne permet d’effacer cette complexité d’un simple coup de tampon.

Alors, lorsqu’on me parle de « 100 % d’or éthique », je ne demande pas qu’on arrête d’essayer.

Je demande simplement qu’on m’explique ce que ce pourcentage signifie.

Et surtout, ce qu’il ne signifie pas.

Parce qu’il vaut mieux une démarche honnêtement imparfaite qu’une perfection proclamée.

Après tout, l’industrie horlogère connaît bien cette différence.

Cela fait plusieurs siècles qu’elle construit des machines extraordinairement compliquées pour mesurer le temps avec toujours plus de précision.

Elle devrait donc pouvoir comprendre qu’entre une belle promesse et une mesure vérifiable, il reste parfois quelques ajustements à effectuer.

Même lorsque la promesse est en or.

Temps qu’à faire — Le journal horloger d’Eyelo Watches

Article d’opinion et témoignage personnel. Les épisodes relatifs au projet familial reposent sur les souvenirs directs de l’auteur ; ils ne constituent pas une reconstitution administrative ou judiciaire des événements.

Sources publiques principales

GPHG — Palmarès 2024 et calendrier 2026.

Chopard — Approvisionnement et engagements responsables et origine de son or artisanal.

Responsible Jewellery Council — Exigences de certification.

SWISSAID — Enquête sur les flux d’or africains.

Human Rights Watch — Lettre collective au RJC, 15 avril 2026.

planetGOLD — Pays participants et programmes.

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